Journée internationale des femmes : Agathe Limoges de Terrebonne

Agathe Limoges, une femme mystérieuse!

N. B. Il s’agit de la reprise d’un article que j’ai publié dans La Fournée (vol. XI, no 3). Aucune modification n’a été apportée. Mme Suzanne Limoges a apporté beaucoup de précisions depuis (voir conférence plus bas). Dans mon livret sur la maison Fraser-Mackenzie, j’ai fait une mise à jour de la vie d’Agathe Limoges; elle a été la première concessionnaire de l’emplacement sur lequel s’élève aujourd’hui la maison.

Depuis qu’Agathe Limoges est entrée dans ma vie…d’historien au milieu des années 1970, elle n’a pas cessé de m’habiter. Qui était-elle? Qu’avait-elle fait de sa vie? J’étais d’autant plus curieux que les Limoges constituent une des familles paysannes les plus prospères de Terrebonne. Je lui devais de lever le voile, un jour ou l’autre. Finalement, trente-cinq ans plus tard…

«Coup de foudre»

J’ai rencontré Agathe Limoges pour la première fois vers 1975, en lisant l’aveu et dénombrement du seigneur Louis Lepage de Sainte-Claire, présenté à l’intendant Gilles Hocquart en 1736. J’y lisais à la toute fin du document : «QU’AUDESSUS est Agathe Limoge qui possède quatre arpens de terre de front sur quarante arpens de profondeur, charges de Seize Livres de rente en argent et Cinq sols de Cens, Lequel a Maison et Etable, Trente quatre arpens de Terre Labourable, quarente arpens Idem simplemt defrichez et Trente arpens de prairie.» Ces quelques lignes m’étonnèrent. Comment se pouvait-il qu’à cette époque régie principalement par la Coutume de Paris, selon laquelle les enfants mineurs  (jusqu’à 21 ans) étaient soumis à l’autorité du père et la femme mariée à celle de son mari, une femme puisse posséder en bien propre et exploiter une terre en censive. Mais je ne pus satisfaire immédiatement ma curiosité et il me fallut attendre plus de trois décennies avant de retrouver Agathe Limoge et jeter quelque lumière sur le «mystère» qui l’entourait.

Premières «trouvailles»

Lorsque j’envisageai d’entreprendre mes études doctorales, je fis une importante mise à jour des mes connaissances historiques sur Terrebonne, étant donné que j’avais cessé toute activité en ce domaine depuis le milieu des années 1980. Beaucoup de recherches avaient été publiées durant ma retraite… Ainsi, en 1992, Solange DeBlois notait dans son mémoire de maîtrise au sujet d’Agathe Limoges : «La nature de l’activité de ce couple de commerçants [Agathe Limoges et Michel Pépin dit Laforce] reste obscure. Il semble que Laforce ait été marchand équipeur à Montréal avant son mariage, en 1744, avec Agathe Limoges qui fait du commerce de détail à Terrebonne depuis au moins 1742 et qui est membre d’une des plus anciennes et des plus prospères familles de paysans de la seigneurie.» (DeBlois, p. 107) Elle ajoutait qu’à partir de 1739 jusqu’à la Conquête, tous les marchands qui élisaient domicile à Terrebonne étaient «engagés dans le commerce des céréales sauf Giraud Régimbald et peut-être Agathe Limoges […]» Voici qui raviva ma curiosité d’autant plus aisée à satisfaire que désormais, avec les moyens numériques disponibles, une flopée de documents étaient devenus accessibles d’une simple pression du bout des doigts sur un clavier!

Coin du voile enfin levé…

Agathe Limoges naquit à Terrebonne le 12 novembre 1712 et mourut à l’Hôtel-Dieu de Québec en octobre 1772, à l’âge de 60 ans. Elle était le dixième enfant de Pierre Limoges dit Amand-Jolicœur, originaire de Bordeaux (France), et de Catherine Grenier, de Sorel. Le couple se maria en la paroisse Notre-Dame de Montréal le 11 novembre 1698 et s’établit à Terrebonne en 1702. À l’aide de la banque de données Parchemin et des minutiers des notaires reproduits sur microfilms conservés aux Archives nationales du Québec (Édifice Gilles Hocquart, Montréal), j’ai pu construire dans ses grandes lignes la trame des activités économiques d’Agathe Limoges. Je vous la soumets sous la forme d’une note de recherche.

1. 1732 (18 août) Louis Lepage de Sainte-Claire lui concèda une terre qu’elle échangera en 1734 pour une autre terre du même fief des Plaines. Agathe Limoges n’était pas encore majeure et elle agissait en son nom.

2. 1738 et 1739 Agathe Limoges devint une associée au même titre que les cousins d’Ailleboust et le seigneur Lepage dans une société visant à exploiter le moulin à scie (scierie) dans le village de Terrebonne. Louis Lepage concéda un emplacement, situé sur le chemin du Roy, à la société administrée par Alexandre d’Ailleboust de Cuisy (sur lequel nous reviendrons dans une prochaine note de recherche).

3. 1740 (14 août) Louis Lepage lui vendit une terre de 5 arpents et ⅓ de front sur 40. Cette terre fut par la suite lotie et vendue en parcelles à Charles Maisonneuve (1741) et à Pierre Papin dit Baronet, négociant de Terrebonne (1746).

4.1742 (5 octobre) Agathe Limoges poursuivit Joseph Lecompte en justice pour un compte en souffrance. Ce document et le suivant montrent qu’elle débitait des marchandises au détail à Terrebonne.

5. 1743 (8 septembre) Agathe Limoges consentit à Germain Lepage de Saint-François une rente annuelle de 113 livres, 8 sols et 4 deniers sur un compte débiteur de 2268 livres pour diverses marchandises fournies pour son besoin et celui de sa famille. La rente équivalait à un intérêt de 5% sur le montant dû. Cette dette fut effacée par Louis de Chapt de Lacorne en 1757.

6. 1744 (17 juin) Louis Lepage de Sainte-Claire lui concéda un emplacement d’un arpent de superficie sur la grande rue. Elle y fit construire une maison qu’elle loua en 1751 à Joseph Truteau, une forgeron taillandier de Montréal, duquel elle loua en échange une maison sise sur la rue Saint-Paul, à Montréal. En 1755, elle vendit l’emplacement et la maison à Nicolas-Auguste Guillet de Chaumont : Joseph Truteau y habitait encore. Sur cet emplacement s’élève aujourd’hui la maison Fraser-Mackenzie-Masson construite en 1808.

7. 1744 (25 novembre) Agathe Limoges épouse Michel Pépin dit Laforce, négoçiant à Terrebonne (sur lequel nous reviendrons aussi dans une prochaine note de recherche). Agathe Limoges avait 32 ans., Michel Pépin, 21 ans. De cette union naquirent une fille (Marguerite) et un garçon (Louis-Michel), qui moururent avant l’âge d’un an respectivement.

Un côté encore obscur

La période qui s’étend du mariage d’Agathe Limoges à Terrebonne, en 1744, jusqu’à son décès à Québec, en 1772, est encore obscure, mes recherches n’étant pas très avancées. Les d’Ailleboust auraient perdu quelque 150 000# dans l’aventure des forges de Terrebonne du seigneur Lepage, aventure qui mena ce dernier à la faillite et à la liquidation de ses biens : en 1745, Louis de Chapt de Lacorne acheta la seigneurie, malgré l’opposition de Michel Pepin et Agathe Limoges. Aurait-elle aussi perdu beaucoup d’argent? Il semble bien que le couple quitta Terrebonne vers 1751, date à laquelle Agathe Limoges loua son emplacement de la grande rue au forgeron taillandier Joseph Truteau, pour s’installer à Montréal, sur la rue Saint-Paul, Le 28 mars 1752, elle loua la maison de Montréal à Jean Tuiller avec le consentement de Truteau, pour suivre son mari au fort Saint-Frédéric, où il fut affectée comme garde-magasin; Agathe Limoges y signa le registre du fort le 22 mai 1752. Suivit-elle son mari au fort Duquesne de la Belle-Rivière l’année suivante ? Le 12 août 1757, Agathe Limoges, procuratrice de Michel Pépin, acheta la maison de pierre du notaire Jean-Baptiste Adhémard, située sur la rue Saint-Nicolas, dans le quartier du Palais de la ville de Québec; on l’appelle «Damoiselle» Agathe Limoges. À l’époque de cet achat, Michel Pépin était prisonnier des Anglais à Williamsburg (Virginie) depuis le 28 mai 1754; Pépin fut capturé lors de l’affrontement entre le détachement de Jumonville et celui de George Washington. Il ne fut libéré qu’à la fin de la Guerre de Sept-Ans.

En janvier 1764, Agathe Limoges et Michel Pépin, devenu négociant, vendirent leur maison du quartier du Palais à Louis Corbin, lui-même négociant. Ils achetèrent peu de temps après une maison sur la rue Saint-Jean, dans la haute ville (20 juillet 1765). Lorsque mourut Agathe Limoges en octobre 1772, Michel Pépin était «parti pour les pays étrangers pour plusieurs années».

La trame des événements reconstituée ici est bien imparfaite. Il me faut encore approfondir l’examen des documents afin de peaufiner la biographie d’Agathe Limoges. À suivre!

Claude Blouin, historien

Pour d’autres informations, vous pouvez écouter la conférence de Mme Suzanne Limoges qui traite abondamment d’Agathe Limoge, fille de Pierre Amand (dit Jolicoeur). Elle a aussi écrit quelques articles dans la revue Mémoires de la Société généalogique canadienne-française.

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